Entre espoir et stupéfaction ...

Voilà le sentiment que me procure aujourd’hui le fléau du dumping social dans le secteur du transport.

Espoir parce que la justice belge a organisé avant les vacances d’été quelques actions spectaculaires touchant de grandes entreprises de transport, soupçonnées de pratiques de dumping social. Qui aurait cru qu’un jour Roland Jost en personne serait mis en détention préventive dans le cadre d’une instruction. La justice n’a donc pas ménagé le PDG d’une des plus grandes entreprises de transport belges !

Qui aurait cru que la justice s’en prendrait à des entreprises de transport notoires telles que Van Dievel ou Rosantra ? Deux firmes qui ont été élues dans un passé récent « transporteur de l’année ». Ces actions nous ont redonné espoir. La justice et les services d’inspection ont enfin fait ce que l’UBT réclame depuis des années : organiser des enquêtes fouillées et intervenir contre les organisateurs de pratiques de dumping social.

Mais aussi stupéfaction. L’UBT vient en effet de publier son troisième Livre noir sur le dumping social, avec des données très concrètes sur la manière dont le dumping social est organisé en Slovaquie., Nous n’avons pas hésité à citer des noms, à appeler un chat un chat, même si nous savons qu’avec cette publication l’UBT ne se fera pas que des amis. Mais soit. J’avoue que j’ai piqué une colère noire quand j’ai lu tous ces détails.

Plusieurs dizaines d’entreprises de transport belges se sont établies dans la seule Slovaquie. Il s’agit tantôt de simples boites aux lettres, une pratique interdite formellement par une directive européenne depuis 2011. Si ce n’était pas la triste réalité, le passage du livre noir qui traite d’un transporteur établi dans une rue ... avec un panneau interdisant le passage aux poids lourds, nous donnerait le fou rire. D’autres entreprises sont plus rusées en dressant un écrans de fumée. Elles déménagement souvent, organisent un site d’embauche ou des permanences bidon ... des trucs astucieux, souvent illégaux et en tout cas très complexes dans le seul but de tromper les services d’inspection.

Les entreprises inquiétées récemment par les services d’inspection sont donc manifestement la partie visible d’un iceberg dont la partie cachée est gigantesque. Les organisateurs du dumping social deviennent de plus en plus malins, ils déménagent plus vite, se cachent mieux, brouillent les pistes...

Par ailleurs, ils font appel à des conseillers rusés, des avocats peu scrupuleux et des consultants douteux qui les aident à dissimuler leurs tromperies et leurs magouilles ou à leur donner un air de légalité. Ainsi, il y a l’agence de consultance ISC Trans d’un certain Alain Muller. Cette personne a également été arrêtée et mise en détention dans le cadre de l’instruction concernant les firmes Van Dievel et Rosantra. Déjà en 2010, l’UBT avait désigné ISC et Muller comme les plaques tournantes d’un système d’entreprises peu scrupuleuses. Il a fallu attendre six ans pour qu’on intervienne enfin !

Mais ISC Trans n’est pas la seule entreprise qui opère sur ce marché. SK Service est également une “valeur sûre” pour les firmes qui délocalisent leurs activités. Le comble est que le copropriétaire de ce bureau de consultance est un transporteur belge. Roland Peeters n’est pas seulement propriétaire de la firme Peethultra Transport de Malle, il est aussi administrateur de la fédération patronale Febetra !

Ceux qui croyaient que l’action de la justice belge aurait eu un effet de dissuasion se trompent donc lourdement. Evidemment, de nombreux transporteurs ont pris peur. Bien sûr, il y en a qui ont relocalisé leurs activités en Belgique. Mais notre enquête révèle que la “route slovaque” n’est nullement fermée. Elle devient au contraire de plus en plus populaire. Seulement, on se montre plus ingénieux. La liste des « montages » s’allonge de jour en jour. Les réseaux de dumping deviennent de plus en plus inventifs.

Si une chose doit être claire pour la Commission européenne et plus particulièrement pour la commissaire européenne Thyssen, c’est que certains pays d’Europe de l’Est mettent manifestement des bâtons dans les roues et vont jusqu’à protéger les « montages de dumping ».

Ainsi, la Slovaquie : ce pays entend bien bénéficier des avantages procurés par l’Europe, mais ne souhaite pas respecter les règles qui pourtant ne sont déjà pas très nombreuses. Lorsque nous avons transmis nos livres noirs à la Commission européenne, celle-ci n’a presque pas bougé. Nous sommes curieux de voir ce que madame Thyssen fera des informations que nous lui servons sur un plateau d’argent.

Le gouvernement belge doit, lui aussi, se ressaisir. Nous visons plus particulièrement le secrétaire d’Etat De Backer qui se plaît à vanter son « plan pour une concurrence loyale » et les « contrôles sociaux éclair » qu’il a lancés. Les mesures initiées par John Crombez et reprises par Bart Tommelein et puis par Philippe De Backer sont bonnes, nous n’hésitons pas à le dire. Mais elles ne suffisent pas !

Le gouvernement fédéral doit d’urgence passer à la vitesse supérieure et redoubler d’efforts dans la lutte contre le dumping social. Les organisateurs de pratiques de dumping social se font assister par des avocats richement rémunérés et des consultants spécialisés. Cela signifie donc qu’il faut mieux équiper nos services d’inspection et mettre à leur disposition plus de moyens humains et matériels pour qu’ils puissent faire leur travail. Un boxeur qui doit monter sur le ring les mains liés dans le dos ne pourra jamais sortir gagnant du combat. Si ce gouvernement veut que l’espoir l’emporte sur la stupéfaction et la colère, il sait ce qu’il a à faire.

 

 

Frank Moreels
Président UBT