Les robots nous volent-ils nos emplois ?

Nous aimerions tous savoir combien d’emplois sont menacés par l’automatisation et la robotisation.

Les études scientifiques se contredisent et les entreprises et les pouvoirs publics ne savent pas le dire non plus. L’opinion de notre panel : tout dépendra des choix opérés. Les entreprises et les pouvoirs publics détiennent elles-mêmes la clé de la vitesse à laquelle évoluera la technologie ainsi que du nombre de travailleurs qui seront laissés au bord du chemin.

 

L’importance croissante de la technologie, une raison de s’inquiéter pour l’emploi ?

Koen De Leus, chef économiste de BNP Paribas Fortis : « L’automatisation et la robotisation gagneront inévitablement en importance. Elles augmentent la productivité des entreprises, permettent d’offrir des produits et des services de plus en plus bon marché et améliorent in fine la prospérité générale. Cela aboutira à terme à la croissance de l’emploi, même si on assistera à une perte d’emplois à court terme. Les pouvoirs publics et les entreprises devront faire face ensemble à ces pertes en privilégiant la formation et le recyclage professionnels. »

Marc Lenders, secrétaire générale de la FGTB Métal : « Et pourtant, nous ne devons pas céder au défaitisme. Les études réalisées par Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, deux chercheurs de l’Université d’Oxford, ont semé à tort la panique. En 2013, ils affirmaient qu’aux Etats Unis, près de la moitié des emplois étaient sérieusement menacés par la technologie et disparaîtraient dans les 20 ans. Heureusement, la réalité est toute différente. En 2016, l’OCDE a publié une nouvelle étude et les pourcentages ne se rapprochent nullement de ceux cités dans les études de Frey et Osborne. L’OCDE prévoit que 9% des emplois sont menacés aux Etats Unis, et 7% en Belgique. »

 

 MarcLenders

Ce ne sont en effet pas les emplois, mais des parties d'un emploi qui sont automatisées

Marc Lenders, secrétaire général ABVV Metaal 

 

Arjen van Halem, expert en gestion d’entreprise chez la Fondation STZ Advies & Onderzoek : « C’est exact, mais comment expliquer cette différence ? Les chercheurs de l’OCDE ont utilisé le même type de méthode quantitative que Frey et Osborne, mais ils ont tenu compte également des différentes tâches qui composent une profession. La même discussion a sévi aux Pays- Bas il y a quelques années. Des bureaux importants étaient arrivés à la conclusion, chiffres à l’appui, que des millions d’emplois allaient disparaître. Mais quand on creuse un peu plus en profondeur, on voit que la situation ne sera pas aussi catastrophique. En effet, un métier est constitué de plusieurs tâches. Ainsi, un camionneur ne doit pas que conduire son camion. Il doit aussi assurer la sécurité, charger les marchandises, contrôler les documents. La machine ne reprendra pas toutes ces tâches en une seule fois. »

Marc Lenders : « La société de conseil américaine McKinsey & Company a dit récemment que 5% des tâches pourront être complètement informatisées d’ici 2055. Ce ne sont en effet pas les emplois, mais des parties d’un emploi qui sont automatisées, ce qui nous donne le temps nécessaire pour préparer les travailleurs à cette société en pleine évolution. »

Dirk Matheussen, CEO d’ART4L : « Je ne suis pas d’accord avec cette opinion. Selon moi, on sous-estime gravement le progrès technologique et l’évolution sera beaucoup plus rapide qu’on ne le croit. Voici une anecdote pour illustrer mon propos : en 1900, sur le Times Square à New York, on ne voyait passer que des charrettes tirées par des chevaux. 13 ans plus tard, les charrettes avaient été remplacées par l’automobile. Sur un laps de temps très court, un autre modèle était apparu et c’est ce bouleversement que nous vivons à nouveau aujourd’hui. Je suis convaincu que de nombreux emplois vont disparaître ou changer de contenu. Je ne sais pas si les gens n’auront plus d’emploi car il s’agit de certaines tâches qui disparaîtront. Mais il incombera aux pouvoirs publics, aux entreprises et aux organisations syndicales d’accompagner au mieux ce changement. »

 

Quelles formations alors ?

Frank Moreels, président de l’UBT- FGTB : « Nous devrons miser sur la formation permanente et les for- mations spécialisées. Personne ne peut nier que le secteur du transport est en pleine transformation. Je ne suis ni pessimiste ni optimiste, je suis réaliste. Aujourd’hui, il existe déjà des expériences avec des bus ou des camions sans chauffeur. Il y a aussi des projets avec des navires autonomes. Il y aura création d’emplois et pertes d’emplois. Mais c’est surtout le contenu des emplois qui changera et là, je retiens mon souffle. Je crains en effet qu’à l’avenir, on ne réclame beaucoup plus de compétences aux travailleurs et qu’on n’ait besoin de plus de diplômes supérieurs et plus de spécialisations. Les organisations syndicales devront jouer le rôle de locomotive, sinon peu de choses bougeront. Nous devons veiller à ce que ces formations soient effectivement organisées, qu’elles répondent aux besoins de la société et qu’elles soient de haut niveau. »

 

FrankMoreels 

Le grand problème est que les employeurs ne s'occupent pas de leur personnel ni de sa formation.

Ils ne pensent qu'à faire des bénéfices.

Frank Moreels, Président UBT-FGTB 

 

Arjen van Halem : « Quand on regarde des films sur internet, on voit souvent des images de poids lourds autonomes avec un chauffeur en train de lire tranquillement son journal. Il s’agit d’une représentation tout à fait faussée de la future réalité. A l’avenir, la situation du routier se rapprochera beaucoup plus de celle du pilote d’avion. Le décollage et l’atterrissage sont automatisés mais le pilote a suivi une formation supérieure très spécialisée qui lui permet d’intervenir en cas de nécessité. Le transport de marchandises connaîtra exactement la même évolution. »

Marc Lenders : « D’accord, mais nous ne devons pas nous laisser aveugler par ces formations.
L’automatisation et la robotisation créeront en effet de nouvelles fonctions qui nécessiteront une formation supérieure et des qualifications plus spécifiques. Mais il est vrai aussi que les robots dans les usines rendent le travail plus facile et font que les travailleurs doivent être moins qualifiés. Les travailleurs peu qualifiés resteront donc un maillon indispensable du processus. Les chiffres de l’OCDE le prouvent également. On note une hausse des emplois très qualifiés, les emplois peu qualifiés restent stables en Belgique et dans les autres pays de l’OCDE, on constate même une hausse. Les grands perdants se trouvent dans la catégorie intermédiaire. »

Dirk Matheussen : « Dans notre secteur, celui des lunettes intelligentes et des dispositifs portables, nous constatons également ce phénomène. D’une part, à la suite de l’importance croissante de l’intelligence artificielle, il y a une demande toujours plus grande de spécialistes hautement qualifiés, de petits génies donc. D’autre part, nous constatons que le processus d’apprentissage pour travailler avec la technologie devient beau- coup plus facile. Nous donnons par exemple ces lunettes intelligentes au préparateur de commandes pour qu’il puisse les tester. Dans la demi-heure, il sait les utiliser parfaitement. Comme notre technologie est très visuelle et émotive, tout le monde peut l’utiliser et la langue ne constitue plus de barrière non plus. »

Frank Moreels : « Le grand problème est qu’on a omis jusqu’ici de former autrement les travailleurs. La profession de chauffeur de camion est un métier à pénurie. Mais aujourd’hui, la seule question qui préoccupe les entreprises de transport est la manière de transporter les marchandises du point A au point B le plus rapidement possible et au moindre coût. Elles n’investissent pas dans leur personnel. Nous avons donc un énorme mouvement de rattrapage à faire. »

Marc Lenders : « A cet égard, les entre- prises portent une responsabilité écrasante. Ce ne sont pas les machines ni les technologies qui menacent nos emplois, mais bien le modèle économique. En d’autres termes, le choix d’une entreprise de se séparer de ses travailleurs ou de les recycler et de les occuper d’une autre manière. »

Arjen van Halem : « Les pouvoirs publics jouent également un rôle important ici. Pensons à l’intelligence artificielle. Il incombe aux pouvoirs publics de faire ces choix, par exemple si un être humain doit encore se trouver au volant ou si une machine mènera sa propre vie dans le cadre de l’apprentissage autonome approfondi. Les pouvoirs publics doivent élaborer un cadre de valeurs au sein duquel la technologie doit opérer. »

 

ArjenvanHalem 

A l'avenir, la situation du routier se rapprochera beaucoup plus de celle du pilote d'avion

Arjen van Halem,  expert en gestion d’entreprise chez la Fondation STZ Advies & Onderzoek

 

Parlant de nouveaux modèles économiques et de cadres de valeurs, je pense immédiatement aux entreprises de l’économie de plateforme du type Uber et Deliveroo. Menacent-elles notre société ?

Koen De Leus : « Les nouvelles technologies créent toujours de nouveaux modèles économiques. Elles apportent des innovations, bouleversent des situations existantes et font ainsi progresser le marché. Des entreprises du type Uber et Deliveroo sont fortement critiquées, mais nous ne devons pas oublier qu’elles existent parce qu’il y a une demande importante de ce type d’entreprise. Les interdire ne serait pas une bonne décision. Mais elles doivent respecter certaines règles et il incombe aux pouvoirs publics de les y contraindre. Et c’est là que le bât blesse car ils ne réagissent qu’avec beaucoup de retard pour donner une chance à ces innovations de se développer. »

Frank Moreels : « Les pouvoirs publics ne réagissent pas et omettent de le faire. Alexander De Croo, vice-premier ministre et ministre de l’Agenda numérique plaide pour la liberté pardessus tout. Pour moi, cette attitude est inacceptable. Quand on enfreint la loi, il faut dire à un moment donné : entreprise x ou y, si vous voulez opérer en Belgique, vous devez respecter les règles. Dans ce cas, il ne s’agit pas de technologies ou d’innovations, mais de modèles économiques. Il s’agit du choix d’une entreprise de ne pas traiter convenablement son personnel, d’avoir pour seul but
de maximaliser les profits et d’ignorer complètement le dialogue social. Deliveroo ne s’en cache d’ailleurs pas. Ses coursiers à vélo avaient initialement le statut salarié, mais l’entreprise y a mis fin pour optimiser ses profits. Nous avons tenté de nouer le dialogue avec Uber au niveau belge mais aussi au plan international, mais Uber refuse tout simplement le dialogue. Je me dois toutefois d’ajouter que sa venue a aussi eu des conséquences positives. Uber a réveillé notre secteur des taxis. Il n’y a pas si longtemps, pour réserver un taxi, il fallait appeler un central téléphonique. Aujourd’hui, de nombreuses entreprises de taxi disposent déjà d’une appli. Nous ne sommes donc pas opposés à l’innovation, c’est le modèle économique sous-jacent qui nous pose problème. »

Arjen van Halem : « Les entreprises du genre Uber ne se soucient pas des chauffeurs, elles les considèrent comme quantité négligeable. Ce qu’elles recherchent, ce sont les données parce qu’elles sont convaincues que la mobilité sans chauffeur sera une réalité demain. En Israël, il y a une entreprise spécialisée en données d’automobiles. Elle considère que les données d’une automobile vaudront bientôt plus que l’automobile même. »

 

Notre modèle social est-il tenable dans un monde tournant sur les robots et la technologie ?

Frank Moreels: « Il est difficile de faire un pronostic. Pour moi, il est bien entendu crucial de sauvegarder notre modèle social. Et selon moi, cela ne dépend pas du degré d’automatisation ou de robotisation, mais d’un choix politique. Je prends pour exemple la politique de ce gouvernement qui a fait le choix délibéré de détricoter notre sécurité sociale. C’est pourquoi, les syndicats restent et resteront nécessaires. Il faut quelqu’un qui dit stop aux politiques quand ils démantèlement la sécurité sociale et rendent les riches encore plus riches. »

Dirk Matheussen : « Il est évident que notre modèle social pourra être préservé dans une société qui tourne sur la technologie. Aujourd’hui, nous taxons la plus-value réalisée par le travail pour
financer la sécurité sociale. Cette plus-va- lue du travail augmentera avec l’automatisation, même si elle sera produite par des machines et non plus par des hommes. Pourquoi ne pas instaurer
un modèle de taxation des bénéfices produits par la technologie et utiliser cet argent pour financer la sécurité sociale ? Vous serez peut-être surpris de l’entendre de la bouche d’un entrepreneur, mais toute la société y trouverait son compte. »

 

 DirkMatheussen

Pourquoi ne pas instaurer un modèle de taxation des bénéfices produits par la technologie?

Dirk Matheussen, CEO d’ART4L 

 

Koen De Leus : « Accroissement de productivité signifie hausse des bénéfices. Cela vaut en effet la peine de voir comment les redistribuer. Aujourd’hui, la fiscalité sur les grandes entreprises présente de sérieuses lacunes. Des entreprises du genre Google et Facebook paient à peine des impôts. Ce qui est inacceptable. L’Europe parle depuis des années déjà d’une assiette commune consolidée pour l’imposition des sociétés, la fameuse ACCIS, un impôt minimal, mais des différences resteraient possibles entre les Etats membres. Selon moi, il faudrait aller vers une taxe mondiale pour les sociétés. Elle éliminerait la concurrence fiscale entre les Etats membres qui veulent attirer les grandes multinationales en bradant l’impôt. Aujourd’hui, quand il s’agit de l’impôt des sociétés, nous constatons une course vers le bas dangereuse entre les Etats membres. »

 

Sommes-nous en retard ou non en Belgique en ce qui concerne l’automatisation ?

Marc Lenders : « J’ai lu récemment, dans le magazine Tendances je crois, que 63% des employeurs sont convaincus que les investissements dans la technologie et l’automatisation sont d’une importance cruciale. Mais à la question de savoir dans quoi ils vont investir exactement, ils n’étaient pas capables de répondre. De nombreux CEO n’ont pas d’idée comment investir au mieux dans la technologie. Dans notre pays, les entreprises investissent en moyenne 2% de leurs fonds en R&D, alors que la moyenne européenne est de 5%. »

Koen De Leus : « En Belgique et par extension en Europe, nous avons besoin d’urgence d’un plan Marshall pour l’innovation. Actuellement, nous accusons un énorme retard sur les Etats Unis qui investissent lourdement dans la technologie depuis les années cinquante du siècle précédent. Nous avons besoin d’infrastructures de pointe, de collaborations intensives entre entreprises et universités et de formations tout au long de la vie pour nos travailleurs. Notre pays fait de son mieux, notamment en prévoyant des subsides pour la recherche et le développement. Mais en période de déficits budgétaires, c’est un des premiers postes dans lequel on sabre. »

 

KoenDeLeus 

En Belgique, nous avons besoin d'urgence d'un plan Marshall pour l'innovation

Koen De Leus, chef économiste de BNP Paribas Fortis  

Dirk Matheussen : « Si l’on veut vraiment progresser dans l’innovation, il faut organiser un tango entre les pouvoirs publics et le secteur privé. Les pouvoirs publics doivent faciliter l’innovation, rôle qu’ils ne jouent pas encore aujourd’hui. Après la fermeture de Ford Genk, le gouvernement fédéral aurait par exemple dû décider de lancer à cet endroit une plateforme pour voitures électriques et autonomes. Ce qui manque dans notre pays, c’est un véritable plan d’innovation. On l’a déjà dit, tout dépend des choix économiques et politiques qui sont faits. »

 

Cette article est publiée dans la dernière édition de be motion, le magazine trimestriel de la FGTB-UBT. Lisez ce magazine complètement en ligne.