Qui contrôle la technologie qui contrôle les travailleurs ?
- Détails
- Catégorie : Nouvelles
- Publication : mardi 29 septembre 2026 09:23
L’intelligence artificielle n’est plus une technologie du futur. Dans le secteur du transport aussi, elle intervient déjà dans l’élaboration des horaires, l’évaluation des performances, l’attribution des trajets, la rémunération et même les mesures disciplinaires. Mais qui contrôle la technologie qui contrôle les travailleurs ?
C’est pourquoi des syndicats du transport du monde entier ont, pour la première fois, défini des principes communs pour l’utilisation de l’IA sur le lieu de travail. Ces syndicats sont affiliés à la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF), qui représente plus de 16,6 millions de travailleurs du transport dans 150 pays. Les principes ont été adoptés en septembre lors d’une conférence internationale de l’ITF consacrée à l’IA, à Colombo, au Sri Lanka.
L’IA est déjà aux commandes
Dans le transport, l’IA est notamment utilisée aujourd’hui pour attribuer du travail, surveiller les chauffeurs, fixer des tarifs, gérer des systèmes de signalisation ou encore appuyer des décisions en matière de recrutement, de rémunération et de sanctions.
Cette technologie peut offrir des avantages. Elle peut rendre le travail plus sûr, soutenir les travailleurs et faciliter certaines tâches. Mais elle comporte aussi des risques. Que se passe-t-il lorsqu’un capteur évalue incorrectement un chauffeur ? Lorsqu’un algorithme établit un horaire qui tient insuffisamment compte du repos et de la sécurité ? Ou lorsqu’un système automatisé pénalise un travailleur sans que l’on sache clairement pourquoi ?
Pour les syndicats internationaux du transport, la réponse est claire : les travailleurs et leurs syndicats doivent être associés avant l’introduction de tels systèmes, et non lorsque leurs conséquences se font déjà sentir.
Frank Moreels, président de l’UBT-FGTB et président de l’ITF à partir de janvier 2027, insiste sur le fait que les travailleurs doivent avoir le droit de savoir quels systèmes sont introduits, quel est leur impact et quelles décisions ils influencent. Ils doivent pouvoir négocier leur utilisation et contester les décisions prises par l’IA. Et lorsque la sécurité est en jeu, l’être humain doit toujours garder le dernier mot.
Huit principes pour l’IA au travail
Avec Seizing Control: Transport Workers’ Principles for Artificial Intelligence, les syndicats internationaux du transport mettent huit principes fondamentaux sur la table.
1. Les droits dès la conception
Les droits humains, les droits des travailleurs, l’égalité et la dignité humaine doivent être au cœur du développement et de l’utilisation des systèmes d’IA.
2. Informer et négocier d’abord
Les employeurs doivent informer et consulter les travailleurs et leurs syndicats avant l’introduction de l’IA ou avant toute modification importante d’un système existant. Les syndicats doivent également pouvoir négocier réellement son utilisation.
3. L’être humain garde le dernier mot
Les travailleurs doivent pouvoir contester les décisions prises par des algorithmes. Pour les activités critiques en matière de sécurité, un contrôle humain doit toujours être maintenu.
4. La sécurité avant tout
Si l’IA crée une situation dangereuse, les travailleurs doivent pouvoir intervenir. C’est à l’employeur de démontrer qu’un système est sûr, et non au travailleur de prouver qu’il est dangereux.
5. Pas de blanc-seing pour une surveillance permanente
L’IA fonctionne grâce aux données. Il s’agit souvent de données produites par les travailleurs eux-mêmes dans le cadre de leur travail. Ils doivent savoir quelles données sont collectées et à quelles fins elles sont utilisées. Des limites claires doivent être imposées au contrôle numérique et à la surveillance.
6. L’IA ne peut pas renforcer les inégalités
Les algorithmes ne peuvent pas désavantager les femmes, les jeunes, les travailleurs plus âgés, les migrants, les personnes en situation de handicap ou d’autres groupes. Eux aussi doivent pouvoir participer aux décisions sur la manière dont la technologie transforme leur travail.
7. Les entreprises restent responsables
Une entreprise ne peut pas rejeter sa responsabilité sur le fournisseur d’un algorithme ou sur un autre maillon de la chaîne. Les droits des travailleurs doivent également être respectés dans les chaînes d’approvisionnement internationales.
8. Les gains de l’IA doivent être partagés
Si l’IA permet d’accroître la productivité des travailleurs, les bénéfices ne peuvent pas revenir uniquement à l’entreprise ou à ses actionnaires. Une hausse de la productivité doit aussi pouvoir se traduire par de meilleurs salaires, une réduction du temps de travail sans perte de salaire, de meilleurs emplois ainsi que par davantage de formation et de reconversion.
Pas contre la technologie, mais pour la participation des travailleurs
Le message des syndicats du transport n’est donc pas qu’il faut freiner l’IA.
Au contraire. Les travailleurs connaissent souvent mieux que quiconque leur métier, ses risques et la réalité quotidienne du terrain. Ils sont aussi les premiers à constater lorsqu’un système commet des erreurs. Leur implication ne rend donc pas seulement la technologie plus sociale, mais peut aussi la rendre plus sûre et plus efficace.
Comme le souligne Frank Moreels, les syndicats ne sont pas un obstacle à l’IA. Ils sont indispensables pour veiller à ce que la technologie soit utilisée correctement.
La question fondamentale n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle fera son entrée dans le secteur du transport. Elle y est déjà. La vraie question est de savoir qui décide, qui en récolte les bénéfices et qui en supporte les conséquences.
Pour l’UBT-FGTB, le principe est clair : l’IA doit être au service du travailleur. Pas l’inverse.
